Dans Par les chemins de traverse, Pascale Royer livre un récit de vie sensible et profondément incarné, où la mémoire devient matière vivante. À travers une écriture à la deuxième personne, intime et pudique, l’autrice remonte le fil de son enfance et de ses origines ouvrières, dans la France provinciale des années 1950-1970. Ce choix narratif singulier crée une distance apparente qui, paradoxalement, rapproche le lecteur au plus près de l’émotion brute, comme si chacun était invité à habiter cette histoire.

Le livre s’ouvre sur la naissance de Pascale, un Vendredi saint, déjà chargée de symboles : le passage, le sacrifice, la résilience. Dès les premières pages, Par les chemins de traverse explore la question de l’identité : que nous disent nos prénoms, nos lignées, nos lieux de naissance ? Qui sommes-nous, façonnés par des familles nombreuses, des silences, des gestes transmis sans mots ? Le récit s’ancre dans un univers ouvrier marqué par le travail à l’usine, les horaires en quart, les jardins potagers, les vélos, les landaus trop luxueux pour le décor, et cette dignité discrète des classes populaires.

L’enfance racontée ici n’est ni idéalisée ni misérabiliste. Elle est faite de petits riens : une odeur de fioul, un poêle qui chauffe mal, des lessives interminables, des photos en noir et blanc, des jeux dans des rues modestes, des dimanches de cérémonies familiales trop longues pour les enfants. Pascale Royer excelle à transformer ces scènes ordinaires en fragments de mémoire universels. Chaque détail devient un caillou posé sur le chemin, un repère émotionnel que le lecteur reconnaît, même s’il n’a pas grandi dans le même décor.

Les figures familiales traversent le livre comme des présences fortes et contrastées. La mère, jeune ouvrière coquette et courageuse, incarne à la fois la vitalité et la fatigue d’une femme prise dans les contraintes de son époque. Le père, travailleur infatigable mais distant, laisse une empreinte ambivalente : celle d’un homme dur, peu démonstratif, dont l’amour ne sait pas se dire. Et surtout, la grand-mère maternelle, pilier solaire de Par les chemins de traverse, femme prolifique, rieuse, infatigable, symbole d’un héritage féminin fait de don de soi, de solidarité et d’humour face à l’adversité.

Au fil des pages, le récit révèle les défis silencieux : la solitude affective, la place d’aînée, le sentiment d’abandon parfois, la peur diffuse, mais aussi les premières conquêtes d’autonomie – les colonies de vacances, la découverte de la mer, l’éveil au monde extérieur. Ces expériences fondatrices esquissent une lente transformation : celle d’une enfant attentive, hypersensible, qui apprend à observer, à ressentir, à se construire en marge des chemins tracés.

Par les chemins de traverse est bien plus qu’un témoignage personnel. C’est une méditation sur la mémoire, la transmission et les racines sociales. En racontant son histoire, Pascale Royer touche à l’universel : la famille que l’on hérite, celle que l’on interroge, les blessures que l’on porte sans toujours les nommer, et cette quête intime pour comprendre d’où l’on vient afin de mieux habiter qui l’on devient. Un livre profondément humain, qui résonne longtemps après la dernière page et donne envie, à son tour, de revisiter ses propres chemins de traverse.