Alma n’a pas choisi de grandir avec des parents maltraitants. Enfant, elle n’a jamais rien dit à son entourage, sauf au chien de la maison qui venait affectueusement se blottir contre elle et la réchauffait lorsqu’elle était punie. Alma, à l’évidence, n’est pas du genre rancunier ; elle croit toujours, et aujourd’hui sans doute davantage encore, que les choses vont s’arranger, que ses parents vont bientôt l’aimer. Elle n’a jamais cherché à fuir ou à se venger.
Bon, d’accord, une fois, adolescente, elle s’est retournée contre elle-même. Parce qu’elle croyait, à cette époque, que c’était elle la coupable, toujours, et non la victime. Si ses parents ne l’avaient jamais aimée, c’était de sa faute. Mais oui, bien sûr ! Le comble, le gouffre… Dans sa chambre d’hôpital, Alma était au bord du précipice. Heureusement, peu de temps après être passée à l’acte, elle a été sauvée in extremis par quelqu’un qui passait au bon endroit au bon moment.
Bon, d’accord, sa foutue jambe n’était pas non plus pour arranger les choses. Bah, de toute façon, son handicap n’a jamais été pris au sérieux par ses parents. Ni ses difficultés pour se rendre à l’école. Ce qui ne l’empêchait pas, soit dit en passant, d’avoir d’excellents résultats scolaires. Ah oui, c’était aussi à elle de s’occuper de sa mère, d’accomplir de nombreuses tâches, de servir le père, tout en veillant sur sa petite sœur. Quelle enfance, quelle jeunesse… Quelle galère ? Oui et non. Car, heureusement, plusieurs personnes, y compris dans sa famille, sans trop savoir ce qui se passait exactement, voire sans le soupçonner, ont toujours été là pour croire en elle. Son grand-père en particulier, mais aussi certains enseignants, des camarades de classe, des collègues, des amis et plus si affinités, et même des religieuses…
Oui, c’est vrai, Alma, depuis aussi longtemps qu’elle se souvient, est croyante. Elle aime Jésus. Elle s’est engagée à le suivre, quoi qu’il advienne, « toujours et éternellement ». Des années durant, elle a essayé de devenir religieuse. À l’âge de 27 ans, elle écrit : « Il paraît que l’on devient l’adulte qu’on aurait aimé avoir sur sa route étant enfant » (chapitre 27). Ceci explique peut-être en partie cela. Depuis, sa vie a pris une tout autre direction. On se doute qu’elle n’a pas tout dit ou pas encore éclairci tous les recoins les plus obscurs de son enfance, surtout les plus intimes, comme l’effroi de se retrouver nue devant son père. Mais ce qui jaillit de ce récit de vie volontairement anonyme, entamé dans la petite enfance, écrit au fil des années jusqu’à ses 28 ans, multipliant les flash-back et parfois brouillant les pistes, c’est son cri de liberté et sa capacité intacte d’émerveillement, sa volonté farouche d’y croire, sa conviction profonde et sa foi inébranlable en une humanité toujours à même de révéler le meilleur d’elle-même, partout et en tout lieu, à chaque instant et chez chacun d’entre nous, même nos plus insoupçonnés tortionnaires…